Chère lectrice, cher lecteur,
Il y a quelque temps, j’ai acheté un cuiseur à riz japonais.
En parcourant son mode d’emploi, je suis tombée sur un programme qui m’a intriguée : « GABA BROWN ». Grâce à un mode de cuisson particulier, il permettait d’augmenter de moitié la teneur en GABA du riz complet.
J’étais étonnée de trouver ce mot-là dans le mode d’emploi d’un appareil électroménager. Comme si « GABA » était une notion parfaitement ordinaire pour quelqu’un venant simplement de s’acheter un cuiseur à riz.
Le manuel précisait que le GABA pouvait notamment aider à réduire le stress. Cette molécule joue en effet un rôle important dans la régulation de l’activité nerveuse dans notre cerveau.
Mais comment ce que nous mangeons peut-il influencer notre cerveau, notre stress ou notre humeur ?
C’est tout l’objet de ce qu’on appelle « l’axe intestin-cerveau » : les différentes façons dont nos intestins et notre cerveau se parlent, et s’influencent mutuellement.
Cette communication peut emprunter plusieurs voies.
Première voie de communication : le nerf vague
Le nerf vague est un long faisceau de fibres nerveuses qui part du cerveau et se ramifie vers plusieurs de nos organes, notamment l’estomac et les intestins.
Il fonctionne dans les deux sens : le cerveau l’utilise pour envoyer des informations à nos organes, mais une grande partie de ses fibres transmettent au contraire des informations des organes vers le cerveau.
Et les milliards de micro-organismes qui peuplent nos intestins (notre microbiote intestinal) semblent capables d’emprunter cette voie.
En 2011, des chercheurs ont donné à des souris une bactérie appelée Lactobacillus rhamnosus JB-1[1]. Les souris ont alors présenté moins de comportements associés à l’anxiété et une réponse au stress atténuée. Parallèlement, l’expression de certains récepteurs au GABA avait été modifiée dans plusieurs régions de leur cerveau.
Mais le plus intéressant est ce qui s’est passé lorsque les chercheurs ont reproduit l’expérience chez des souris dont ils avaient sectionné le nerf vague : une grande partie de ces effets avait disparu.
La bactérie était toujours administrée, mais sans cette voie nerveuse entre l’intestin et le cerveau, elle ne produisait plus les mêmes effets.
Mais toutes les informations provenant de nos intestins ne passent pas par ce nerf.
Deuxième voie de communication : les molécules qui circulent dans le sang
Certaines molécules produites sous l’influence de notre microbiote peuvent passer dans la circulation sanguine et agir à distance.
En 2022, des chercheurs se sont intéressés au 4EPS, une molécule issue de la transformation de composés alimentaires par certaines bactéries intestinales[2].
Chez des souris, ils ont montré que cette molécule pouvait passer de l’intestin au sang, puis atteindre le cerveau.
Le 4EPS y a modifié l’activité de plusieurs régions du cerveau et augmenté les comportements associés à l’anxiété.
Ces expériences permettent de comprendre comment des bactéries présentes dans nos intestins peuvent, au moins chez la souris, avoir des répercussions jusque dans le cerveau.
Mais l’être humain est-il aussi concerné par ces mécanismes ?
Notre microbiote peut-il modifier la chimie de notre cerveau ?
En août dernier, des chercheurs britanniques ont étudié les liens entre le microbiote intestinal, la chimie du cerveau et certains aspects de notre bien-être psychologique[3].
Ils ont fait plusieurs observations étonnantes :
- Les personnes dont le microbiote avait le moins tendance à dégrader le GABA rapportaient moins d’anxiété générale et sociale (ce qui va dans le sens des allégations de mon cuiseur à riz).
- Une plus grande capacité à produire du tryptophane (le précurseur de la sérotonine, souvent surnommée « hormone du bonheur ») était associée à moins de symptômes dépressifs. À l’inverse, une plus grande dégradation du tryptophane était associée à davantage d’anxiété sociale.
- Les personnes dont le microbiote avait une plus grande capacité à produire du propionate, une molécule issue notamment de la fermentation des fibres, rapportaient un sommeil de moins bonne qualité.
Les chercheurs ont notamment constaté que plus le microbiote avait la capacité de produire du GABA, plus ils en mesuraient dans une région du cerveau.
Ils ne savent pas encore expliquer précisément les mécanismes à l’origine de toutes ces associations, mais leurs résultats semblent confirmer les liens entre l’activité de notre microbiote, la chimie de notre cerveau et notre bien-être psychologique.
Pourrait-on aller encore plus loin et provoquer nous-mêmes ces changements en modifiant notre microbiote ?
Des probiotiques contre la dépression ?
Les probiotiques sont des bactéries vivantes que l’on consomme pour leurs effets bénéfiques sur la santé.
Des chercheurs suisses ont justement voulu tester l’effet de probiotiques auprès de personnes souffrant de dépression[4].
Pendant un mois, en complément de leur traitement habituel, les participants ont reçu soit un mélange de huit souches probiotiques, apportant 900 milliards de bactéries par jour, soit un placebo.
Résultat : les symptômes dépressifs ont davantage diminué chez les personnes sous probiotiques.
Les chercheurs ont également constaté que les lactobacilles étaient devenus plus abondants dans le microbiote des participants. Plus cette augmentation était importante, plus les symptômes dépressifs avaient diminué.
Du côté du cerveau aussi, quelque chose avait changé : face à des visages exprimant différentes émotions, la réponse cérébrale s’était rapprochée de celle des personnes ne souffrant pas de dépression.
Autre piste : nourrir notre microbiote avec des prébiotiques
Agir sur notre microbiote ne consiste pas seulement à lui apporter de nouvelles bactéries. On peut aussi nourrir celles qui y vivent déjà.
C’est justement le rôle des prébiotiques : des substances que nous ne digérons pas, mais que certaines de nos bactéries intestinales peuvent utiliser pour se développer. Il s’agit principalement de fibres, même si toutes les fibres ne sont pas des prébiotiques.
Des chercheurs australiens ont testé cette approche auprès d’adultes présentant une détresse psychologique modérée[5].
Pendant huit semaines, ils leur ont demandé de consommer au moins sept portions quotidiennes d’aliments riches en prébiotiques.
Au bout de huit semaines, leur humeur s’était davantage améliorée que celle du groupe témoin. Ils rapportaient également moins d’anxiété et de stress, ainsi qu’un meilleur sommeil.
Bonne nouvelle : ces prébiotiques se trouvent dans des aliments très ordinaires : ail, oignon, poireau, asperge, chicorée, topinambour, banane, avoine, blé complet, pois chiches…
Et vous, faites-vous déjà attention à votre microbiote dans votre alimentation ? Dites-le-moi en commentaire.
Bien à vous,
Samira Leroux
Sources :
[1] Bravo J.A. et al. (2011). « Ingestion of Lactobacillus strain regulates emotional behavior and central GABA receptor expression in a mouse via the vagus nerve. » Proceedings of the National Academy of Sciences, 108(38), 16050–16055. DOI: 10.1073/pnas.1102999108.
[2] Needham B.D. et al. (2022). « A gut-derived metabolite alters brain activity and anxiety behaviour in mice. » Nature, 602, 647–653. DOI: 10.1038/s41586-022-04396-8.
[3] Johnstone N. & Cohen Kadosh K. (2026). « Empirical evidence for gut microbial influence on human brain neurochemistry via the gut–brain axis. » Molecular Psychiatry. DOI: 10.1038/s41380-026-03813-y.
[4] Schaub A.C. et al. (2022). « Clinical, gut microbial and neural effects of a probiotic add-on therapy in depressed patients: a randomized controlled trial. » Translational Psychiatry, 12, 227. DOI: 10.1038/s41398-022-01977-z.
[5] Freijy T.M. et al. (2023). « Effects of a high-prebiotic diet versus probiotic supplements versus synbiotics on adult mental health: The ‘Gut Feelings’ randomised controlled trial. » Frontiers in Neuroscience, 16, 1097278. DOI: 10.3389/fnins.2022.1097278.